Une si belle âme - partie 1

Publié le par ChrisTais

 

 

Cette nuit serait le témoin de son triomphe. Il était parvenu à ses fins !

 

Les yeux fixés sur l’objet de son obsession, elle s’avançait dans la chambre. Silencieuse mais fébrile. Une longue aiguille ensanglantée dans la main gauche.

 

Il en avait fallu du temps. Ce n’était pas si souvent qu’une de ses proies lui résistait aussi longtemps.

 

Bientôt, elle serait libre ! Elle n’aurait plus jamais à avoir peur.

 

Mais comment aurait-il pu résister à l’envie de voir ces yeux si clairs lui appartenir ? Comment ne pas avoir envie de briser cette petite chose, qui semblait si fragile ? Comment ne pas avoir envie de jouer avec elle ?

 

Peur de ne pas exister, de n’être qu’une poupée…Ou une marionnette plutôt, mais avec des fils solides.

 

C’était son désespoir qui l’avait attiré. Elle semblait si seule au milieu de tous ces gens. Elle lui semblait si belle. Elle s’appelait Elisabeth.

 

Une vie qui semblait ne pas lui appartenir. Une vie orchestrée, organisée par sa famille.

 

Tous les yeux convergeaient sur elle mais elle ne regardait que ses pieds ! Il avait bien ri la première fois qu’il l’avait vue plongeant son regard vers le sol alors qu’un jeune freluquet lui attrapait la main pour y déposer ses lèvres.

 

Elle aurait aimé avoir d’autres yeux, elle aurait aimé avoir un autre visage. Elle aurait pu sans doute avoir une autre vie alors.

 

Il n’aurait pas grand chose à faire, ce serait facile. Une âme aussi pure, son maître serait très content de lui. C’est là que le jeu allait véritablement commencer. C’est pourquoi …

 

Elle se réveillait souvent la nuit, en proie à une sombre angoisse qui lui compressait la poitrine. Elle restait ensuite éveillée jusqu’à l’aube, espérant pourtant que la journée suivante ne viendrait jamais. Et puis ce matin là…

 

Il le déposa, sur le guéridon de la terrasse

 

Elle trouva un pendentif accompagné d’une lettre. C’était une émeraude en forme de goutte, accrochée à une petite chaîne en or. Le message disait : « Pour celle qui devrait regarder plus souvent vers le ciel ». Une phrase qui avait réchauffé son cœur en un instant. Elle regarda aux alentours, espérant trouver une réponse à cette énigme et passa le pendentif autour de son cou sans plus d’hésitation.

 

Maintenant la chasse allait véritablement commencer… Se disait-il en enfilant une émeraude identique autour de son cou … Dans les rêves de la jeune biche, qu’il se voyait déjà ramener.

 

Le bijou avait provoqué une véritable ire de la part de sa mère qui le trouvait indécent puisque n’ayant pas de provenance connue. Pour la première fois de sa vie, Elisabeth n’avait pas écouté, ni même tenu compte des ordres vociférés. Le bijou ne devait plus quitter son cou gracile. Elle savait que tout irait bien.

 

Il attendit que vienne cette première nuit avec plus d’impatience qu’il ne l’aurait cru. Il avait tellement hâte d’arriver à ce moment si jouissif et si drôle où il verrait dans ses yeux cette lueur d’espoir. Espoir d’un amour romantique fait de mots doux et de baisers passionnés… Toujours les mêmes clichés.

 

Pourtant…

 

Pourtant…

 

Ce ne fut pas le cas. Dans ses cauchemars, elle se retrouvait toujours entourée d’ombres humaines qui la harcelaient sans cesse. L’effleurant d’une main mais la bousculant de l’autre. Lui murmurant des mots incompréhensibles à une oreille mais lui hurlant dessus dans l’autre. Jamais elle ne pouvait distinguer leurs visages. Et puis cette nuit-là, elle vit quelqu’un distinctement pour la première fois. Seulement, il n’était pas humain !

 

Les choses ne se passèrent pas comme prévu. Il apparaissait toujours sous les traits d’un homme désirable pour ses victimes. Il était assez simple de trouver le plus cher désir tapi au fond du cœur des jeunes donzelles. Mais elle…

 

Il avait une apparence et des habits assez singuliers. Il portait un long manteau de cuir rouge. Ses cheveux courts avaient la même couleur. Son visage semblait taillé dans la pierre et ses oreilles se terminaient en pointe. Il avait surtout un regard qui brillait dans la pénombre, révélant d’étranges pupilles semblables à celles d’un serpent. Tout en lui dégageait une terrible impression de puissance. Et il s’approchait d’elle… Elle se réveilla en hurlant !

 

Il sentit sa peur. Son recul. Avant qu’il puisse prononcer une seule parole, elle disparut, en se réveillant brusquement. C’est alors qu’il comprit, la jeune femme avait pu le voir sous sa véritable apparence !

 

oOo

 

Elle ne supportait plus les journées, et les nuits étaient encore plus terrifiantes. Le démon revint souvent la hanter. Dès qu’elle le voyait approcher, elle se réveillait le cœur battant, le cri au bord des lèvres. Au bout de quelques jours, n’y tenant plus mais pourtant avec une certaine répugnance, elle allât demander conseil à ses parents qui la menèrent directement à l’église.

 

Elle réussissait à le maintenir à distance et il l’admirait pour cela. Pas que leur dieu ait jamais eu une quelconque influence sur lui. Parfois pourtant, la force de leur croyance en cette protection divine, en protégeait quelque uns et c’était le cas de sa princesse aux yeux clairs.

 

Alors Elisabeth pria des jours entiers pour le salut de son âme. Elle subit même un exorcisme à la demande pressante de sa mère qui voulait à tout prix chasser cette créature démoniaque de son esprit. Sa mère qui la voulait chaste aussi bien de tête que de corps avait-elle dit. La jeune fille ne comprit que plus tard la véritable signification de ces mots

 

Il s’attendait au pire lorsqu’il les vit se diriger vers elle et les instants qui suivirent ne firent que confirmer ses craintes…

 

Un jour sa mère vint la trouver dans sa chambre. Elle était accompagnée d’un homme à forte carrure. C’était un comte qu’elle avait déjà vu lors du bal pour le jour de l’an, quelques semaines auparavant. Sa mère déclara sans détour qu’elle était désormais fiancée à cet homme !

 

Tsss !! Ce n’était pas bon pour ses affaires, çà ! Il était hors de questions qu’il se laisse ravir sa proie !

 

Elle savait que cela devait arriver un jour pourtant elle ne pensait pas le voir arriver si tôt. Ce comte avait la réputation d’être un homme autoritaire et rigide. Elle ne voulait pas entendre les mots mariage ou épouse. Pas tout de suite, pas avec lui !

 

Il le connaissait ce bonhomme, il l’avait déjà vu ! Quand il avait passé un pacte avec son maître ! Ha ! Ha ! Ha ! La vieille rombière allait à l’église tous les dimanches mais venait de donner sa fille en mariage à un damné ! Mais un damné à la bourse bien pleine… Il était temps pour lui de passer à la vitesse supérieure.

 

Elisabeth ne mangeait plus, n’arrivait plus à penser. Cette perspective d’avenir déjà tout tracé la terrifiait. Le regard de cet homme répugnant quand il lui avait fait le baisemain n’avait pas apaisé ses craintes. Souvent elle se réfugiait au fond du parc près de l’étang, c’était encore un des seuls endroits où elle pouvait être tranquille. Ce fut là, qu’un soir, elle tomba littéralement d’épuisement.

 

Il pensait avoir compris pourquoi elle pouvait le voir tel qu’il était. Il se risqua à faire quelque chose qu’il n’avait jamais tenté…

 

Elle ouvrit les yeux doucement au son d’une voix grave et rocailleuse. Se retrouvant face au démon habillé de rouge, elle se redressa brusquement, prête à s’enfuir.

 

Il leva les deux mains dans un signe d’apaisement. Il portait dans la main droite une rose qu’il déposa à ses côtés. Elle ne bougea plus. Il lui dit son vrai nom, celui de sa naissance quand il était encore humain, et avant qu’elle ait pu prononcer un seul mot, il s’en alla.

 

Elle se réveilla alors, frissonnante au bord de l’eau. La nuit était encore jeune. Elle retourna à sa chambre.

 

Surprenante cette fille ! Vraiment étonnante. C’était bien la première fois que la vérité mènerait une âme pure à sa perte !

 

oOo

 

Il était de plus en plus présent, de plus en plus pressant. Impossible de lui échapper ! L’annonce officielle de leurs fiançailles, lors du dîner de la semaine précédente avec la famille, légitimait désormais sa présence et ses gestes devenaient oppressants. Ses craintes de jeune fille n’étaient guère apaisées, ni entendues par une mère en quête d’un titre et de reconnaissances de la part de la noblesse. Et ce soir là encore…le comte se fit très entreprenant.

 

Alors le démon la guida, lui souffla les bons mots, ceux qui ont un pouvoir…Il l’exhorta à garder le contrôle. Lui soufflant les bonnes paroles…Lui disant à quel moment frapper !

 

Cette voix dans sa tête, était-ce de la fatigue ? Ou bien une hallucination due à la panique ? En tous cas, elle ressemblait à celle du démon rouge. Comment avait-elle pu lui sembler si rassurante tout à coup ? Pourtant, pour la première fois la peur céda face à l’audace et le fiancé remis à sa place prit congé, sa fierté malmenée dans sa poche et la joue enflée après la gifle magistrale qu’elle lui avait administrée.

 

Cette nuit…

 

Elle ne fut pas surprise de le revoir cette fois. Et des questions lui brûlaient les lèvres : suis-je en train de devenir folle ?

 

Non.

 

Est-ce moi qui t’aies créé ?

 

Ha ha ha !

 

Que veux-tu de moi ?

 

Ton âme.

 

Que peut bien valoir une âme comme la mienne ? Je n’ai qu’un beau visage et des mains fines. Et « des yeux aussi limpides qu’un printemps d’été », ainsi récita-t-elle les mots qu’elle avait entendus maintes fois.

 

D’autres auraient eu peur. Pas elle. Sans doute ne réalisait-elle pas encore ce que j’avais à lui offrir en échange, ce que je voulais vraiment d’elle. Sans doute, n’était-elle pas encore sûre de mon existence. Il lui sourit.

 

Non, je ne dois pas….

 

Je ne te laisserai pas t’échapper cette fois, tu es à moi !

 

Ne pas écouter ses paroles !

 

Laisse-moi te montrer.

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